.Triptyque.

Commentaire du jury : Moland F. a de la suite dans les idées. Son triptyque, déjà emprunt d'une patte graphique bien trempée et sentie, joue la descente. Une lente descente qui débute d'en haut par cette belle jeune femme, entravée dans son décor, mais tournée vers l'extérieure. Elle regarde en bas de sa fenêtre, il y a ce travailleur de chaire posée. Et la vue semble se prolonger enfin dans la rue, encore plus bas, pour passer carrément à l'envers. La belle descente de Moland, accentuée par ces prises de vue en oblique, se révèle aussi posée que dynamique, et très cinématographique. pour une fois que c'est un plaisir de lire de diagonale...

 

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18h30. La plus belle robe de soirée, le smoking de rigueur, assorti du noeud papillon qui va bien, un service d'ordre à l'entrée des files, balcon ou orchestre, c'est selon, une musique digne des soirées les plus torrides d'Ibiza en toile de fond, les cris des photographes qui se tortillent et se vrillent pour trouver le meilleur cadrage, les fameuses marches rouges, flanquées d'un cordon de policiers dans leur plus bel uniforme, et sur la dernière marche, pour  accueillir tous ces beautiful people, non pas Gilles Jacob ni Thierry Frémaux, mais le maire. Festival de Cannes, 13e jour, soit le lendemain de la clôture. Alors que le long de la Croisette, on remballe, on plie bagages, on vide les plages, on démonte les plateaux télé, la rue a été rendue à la circulation. Le gang des escabeaux s'est dispersé dans la nature, seuls quelques badauds assistent à cette montée des marches reproduisant tout le décorum du festival, mais sans les stars, sans les journalistes, sans les caméras. Ceux qui tiennent le rôle des paparazzi, ce sont des photographes saisonniers qui, après avoir mitraillé le public, tendent une carte de visite : les photos ne paraîtront pas dans Voici, ni dans Gala ou Elle. Il faudra les récupérer en ville, contre quelques deniers.Personne n'est dupe, tout ceci n'est que mascarade, mais qu'importe. On joue le jeu, avec le sourire, devant et derrière l'objectif. En jouissant d'un illusoire quart d'heure de célébrité warholien,  les Cannois qui peuvent, une fois le palmarès dévoilé, se faire leur cinéma en allant voir le film palmé, ont le sentiment de faire partie de l'événement. Qu'importe le film primé, beaucoup n'en verront pas vraiment Oncle Boonmee, feront claquer leur siège et quitteront le Grand Théâtre Lumière avant le générique de fin. Ils ne se sont pas mis sur leur 31 pour le film, mais pour en être.

 

Sur les marches, loin de l'hystérie du festival, ils prennent le temps de jouer à la star. Ils savourent chaque instant, chaque marche, chaque éclair de flash. Ils prennent la pose, flirtent avec les objectifs, frétillent de bonheur. Il y a là quelque chose de magique : le pouvoir du cinéma. Celui d'inviter le tout un chacun à pénétrer son univers de rêve. Des fantômes joyeux s'installent devant le grand écran. Ils ne savent pas encore qu'ils partent à la rencontre d'autres fantômes, presque tout aussi joyeux qu'eux, en tout cas, bienveillants. Certains auront découvert un monde de magie, auront été touchés par la grâce du cinéma de Joe. Rien que pour ceux-là, une parodie de montée des marches se justifiait. On envie leur chance, leur candeur, leur virginité. Et on disparaît parmi les autres fantômes, ceux qui ont repris possession de la ville. Ces fantômes locaux.

 

C’est désormais une vérité péremptoire, un fait établi, presque une loi : le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul est l’un des plus inventifs et les plus beaux qui soit. Pour peu qu’on fournisse l’effort d’adhérer à son univers si particulier, à la mélodie visuelle de la poésie qui se dégage imperceptiblement de ses plans, à sa singulière modernité. Dans la droite lignée de ses précédents opus, Blissfully yours et Tropical Malady, Oncle Boonmee l’homme qui se souvient de ses vies antérieures est son film le plus accessible et à la fois le plus réussi à ce jour. Puisant dans les forces tutélaires de la nature, il explore la culture animiste de son pays à travers le dernier voyage d’un homme souffrant d’une insuffisance rénale.

 

Derrière des séquences en apparence simples, construites pour la plupart à partir de plans fixes, une sensible poésie se tapit, teintée de mysticisme. Dans le cinéma de celui qu'on surnomme Jo,  les décors jouent un rôle prépondérant, avec lequel communiquent les personnages. On est loin de la capitale bruyante, en proie à la guerre civile. Loin des clichés de la mégalopole, avec ses voies rapides aériennes, ses touristes en mal de plaisir, ses centres commerciaux gigantesques et ses clubs insomniaques. Chez Jo, la nature occupe le devant de la scène: les poissons chats font l'amour aux princesses défigurées dont la beauté se reflète sur la surface fugace de l'eau, et les esprits s'invitent au dîner, non pour glacer le sang, mais pour accompagner les êtres chers à la veille de leur mort, même si ils apparaissent sous les traits d'une sorte de Chewbacca au poil noir et aux yeux incandescents. Ces mêmes esprits, pour lesquels les Thaïlandais érigent une maison sous leur propre toit, rappellent que les forces de la nature nourrissent le cinéma de Jo, en dressant des ponts entre les vivants et l'au-delà. Ils s’invitent à la table des vivants comme un membre de la famille vous rendrait une visite impromptue. Apichatpong Weerasethakul croit en la transmigration des âmes entre les hommes, les plantes, les animaux et les fantômes. Jamais ridicules, faussement naïves et simples, les scènes dégagent une beauté intrinsèque qui relève de la magie. Cette même magie à l’écran qui encourage l’imagination du spectateur. Car dans ce film, aucune vie antérieure de Boonmee n’est explicitement racontée, au contraire, des éléments de ces vies se confondent avec le récit : ici un buffle, là une princesse. Autant de représentations du cinéma lui-même, cette machine à fabriquer des mondes parallèles, d’autres vies.

 

Moland Fengkov

 

 

 

 

 

 

Ha ha ha, de Hong Sang-soo remporte le Prix Un Certain Regard, décerné par un jury présidé par Claire Denis.

 

Claire Denis

 

 

Charlotte Gainsbourg, à l'issue de la projection de L'Arbre, de Julie Bertuccelli.

 Une autre histoire de deuil, de famille survivant avec courage à la perte de l'être cher. Une autre histoire de fantôme. Si Apichatpong Weerasethakul transcende ce thème, Julie Bertuccelli sombre dans la vulgarité la plus prétentieuse qui soit. L'Arbre, présenté en clôture du Festival de Cannes, ne lésine pas sur les moyens, et affiche une volonté de soigner le moindre mouvement de caméra, le moindre cadrage, avec un esthétisme outrancier, témoin ce plan  sous-marin mettant en présence une petite fille en apnée et une méduse géante. La symbolique de la réincarnation du père décédé en un arbre frise le ridicule sous le regard de Bertuccelli. Pas content du tout, le fantôme du père, lorsque la veuve s'entiche d'un nouvel amant, exprimant son mécontentement par l'agression de la maison à coup de branche pourrie. Pas décidé à s'effacer discrètement, lorsque l'arbre envahit le territoire des vivants à grands renforts de racines dévastatrices. Et enfin, lorsqu'il est temps de tourner la page et continuer à vivre, ailleurs, il faut bien entendu que l'arbre se déracine et s'abatte de tout son poids sur la maison familiale. Tabula rasa grotesque. On aura largement préféré les fantômes en forme d'hommes-singes de Joe.

Notes 1 - 10 / 984