«Je milite pour la reconnaissance médiatique des tordus, des gros, des flagellés, des suceurs de pied…»
Résonances. Ces photos signées Jean-Christian Bourcart, appartiennent à une série sur les boîtes échangistes et sadomaso, que le photographe a fréquentées, volant ces scènes en cachant tant bien que mal son appareil (exercice difficile dans un lieu où presque tout le public se retrouve nu !). Outre l’évocation de l’atmosphère enfumée des backrooms du Bang-Bang bar (J’ai dit
Gang-Bang bar ?) où Laura et Dona se perdent dans
Twin Peaks, fire walk with me (David Lynch), ou l’esthétique des clips de metal-indus des 90’s (Nine Inch Nails, Marylin Manson, Metallica période «Load»), ou encore l’ambiance feutrée et empruntée du fameux clip «interdit» de Placebo signé Gaspar N., ces clichés entrent en résonance avec
Nuit noire, de João Canijo, présenté au dernier festival de Cannes dans la section
Un Certain Regard. Un film âpre qui s’ouvre sur la découverte d’un cadavre vidé de son sang, répandu sur le carrelage des chiottes d’une boîte de strip-tease que nettoie la fille du patron, trop moche pour monter sur scène. En une nuit, les membres de la famille qui tient ce lieu d’évasion interlope voient leur destin basculer. De la midinette naïve à qui on promet une carrière de chanteuse en lui présentant un producteur qui n’est autre que l’usurier (accessoirement un ponte de la mafia russe) au patron, endetté et contraint de refourguer sa fille en guise de paiement, en passant par l’épouse fatiguée et la fille maudite. Filmé nerveusement près des personnages, comme si le réalisateur avait caché sa caméra (comme JCB) pour s’immiscer dans ce drame,
Nuit noire ne s’épargne aucun stéréotype de rigueur sur la boîte de nuit aux murs qui collent, où échouent les brebis aux rêves las (putes d’Europe de l’Est) et les loups aux crocs usés. Mais son traitement claustrophobe et le malaise qu’il instille dans chacun de ses plans en font une curiosité à voir.
Egalement à l’affiche, mais sur les planches :
Paradise (codes inconnus 1), de Daniel Keene, mis en scène par Laurent Laffargue. Vladimir (tiens, un nom slave…), vieux bellâtre aux allures de crooner, présente de sa voix
gainsbourgienne les numéros du
Paradise, night-club au nom prometteur. Les spectateurs pénètrent dans la salle sous les décibels d’une musique techno. Accueillis par un physionomiste et une charmante hôtesse très légèrement vêtue, ils s’installent sur des banquettes, et revêtent les atours des clients, voyeurs malgré eux. Au milieu, prolongement de la scène traditionnelle de théâtre : un podium. Et au fond, un bar, où le videur et le barman se lancent dans la philosophie de comptoir, forcément drôle, puisque pathétique et dérisoire. Le spectacle commence, sur scène, et dans la salle. Des danseuses (dont certaines finiront complètement nues, au cours d’un numéro inspiré d’
Exotica d’Atom Egoyan) apparaissent et ondulent dans les rangs, frôlant les couples de quinquagénaires qui se sont jetés sur les meilleures places (placement libre), sous le podium, plus près des jambes écartées. Le trouble s’installe d’emblée. Se succèdent alors des saynètes ou le pire côtoie le meilleur. Là encore, les clichés se bousculent : la vieille taulière alcoolo qui succombe d’une overdose dans les chiottes (décidément), le mafieux qui vous tient par les coucougnettes, la nouvelle danseuse ingénue qui rêve de ballets, le vieux pervers en mal d’affection caressant les jeunes écolières, et le lien entre tous : la solitude.
«Notre époque connaît un regain de puritanisme, explique Laurent Laffargue,
alors que la publicité et la mode exhibent partout le corps érotisé comme argument commercial. Ce paradoxe entre un certain retour à l’ordre moral et l’omniprésence de l’allusion me pose question. J’ai eu envie d’explorer l’ambiguïté de cette fascination et de cette condamnation.» Résultat très inégal, qui n’exploite peut-être pas assez la scénographie impliquant le spectateur. Elle aurait gagné en interactivité si le public avait pu se lever et évoluer dans la salle comme dans une véritable boîte, voire consommer des verres tout en assistant au show. Restent des segments qui font mouche, une programmation musicale efficace (incluant notamment
«To bring you my love» de
PJ. Harvey) et une interprétation très convaincante d’
«Alleluia» de Leonard Cohen, par Crystal Sheperd-Cross.
JCB s’illustre en ce moment dans une nouvelle série intitulée
Traffic. Pris exclusivement au téléobjectif, des clichés de New-yorkais coincés dans leurs voitures.
«Il y a toujours des embouteillages en bas de chez nous sur Canal Street. Les gens, les Américains semblent mélancoliques et résignés, tapis derrière les vitres teintées de leur grosse berline. D’autres dans le bus ou les taxis s’assoupissent, frappés par la longueur du jour. Moi, sur le trottoir, je les ausculte à travers mon puissant téléobjectif. Je les regarde me regarder, incrédules, stupéfaits comme les animaux pris dans les phares, la nuit. Certains ne bougent plus. D’autres tentent de se tourner, se protègent du journal, de la main. Quelques-uns confrontent mon regard mécanique abandonnant ainsi leur image à une destinée dont ils ne savent rien. […]
Je cherche à montrer la solitude, l’incommunicabilité, l’enfermement… le contraste entre la représentation idyllique de la publicité et la réalité des gens coincés dans les embouteillages. Mais c’est aussi une tentative de rencontre, très éphémère, avec ces gens-là.»
.Forbidden.City. Jean-Christian Bourcart, texte Régis Jauffret, Ed. Le Point du jour.
.Madones.Infertiles. Jean-Christian Bourcart, Ed. TDM.
.Traffic. Jean-Christian Bourcart, laboratoire Janvier et galerie Léo Scheer.
.Paradise.[codes.inconnus.1]. Daniel Keene.
mise en scène : Laurent Laffargue.
Théâtre de la Commune.
Aubervilliers
Du 05 novembre au 16 décembre 2004.
.Nuit.Noire. João Canijo
Avec Rita Blanco, Beatriz Batarda, Fernando Luis, Cleia Almeida.
Actuellement au cinéma.