Initiative judicieuse ou non, la direction du Théâtre de la Ville a cru bon de prévenir le public avant l’extinction des lumières :
«ce spectacle comporte une scène violente.» D’entrée, une voix intime des ordres :
«Simon says break the bottle. Simon says cut the chest. Simon says hit the belly. Simon says show your dick. […]
Simon says cut your veins…» Sur le sol, un homme allongé, immobile. Bientôt, une jeune femme vient jouer avec un vêtement en boule, tandis que le corps se lève et entame une danse d’épileptique fatigué, tel un pantin livré à lui-même, obligé de s’orienter au gré de la volonté d’un partenaire impassible. Au fond de la scène, un front de mer ouvert sur un ciel écarlate, avec dans un coin le box de l’animateur d’une émission de radio :
Sonic Boom.
Les amateurs de ballet se sont trompés de spectacle. Et les amoureux de la langue de Molière ont atterri à la mauvaise adresse. Ici, les comédiens s’expriment en néerlandais, donnant corps (et âme) au texte de Peter Verhelst, tandis que le DJ débite sa logorrhée en anglais. Quant à la danse, il faut attendre un long prologue pour qu’apparaissent enfin, les uns après les autres, tous les danseurs. Pour peu qu’on fournit un certain effort pour entrer dans cet univers déconcertant, l’émotion sourd alors pour s’imposer. Circularité des mouvements, toujours au bord du déséquilibre, tour à tour ensemble et seuls, ils se croisent pour mieux s’unir, tandis que se déploie la musique originale de David Eugene Edwards, leader du groupe rock 16 Horsepower. Après ces échanges verbaux entre deux couples, l’un vieux, l’autre jeune, comme deux représentations de différentes étapes de l’histoire d’une rencontre mélancolique, on atteint alors, une fois les corps lancés, une sorte de paroxysme dans le mouvement. Mais la grâce des gestes rejoint celle des mots. A la croisée du théâtre, de la poésie et de la danse contemporaine, le nouveau spectacle de Wim Vandekeybus s’immisce lentement, par petites couches successives, dans l’esprit du spectateur. Comme une bruine, ou ces embruns auxquels le corps s’habitue, pour mieux se laisser surprendre par l’orage qui soudain éclate. Témoin cette chorégraphie finale, sur fond de blues lancinant qui renvoie à William Faulkner aussi bien qu’à Knut Hamsun, mais aussi à Nick Cave, s’achevant dans un délire psychédélique où la guitare s’emballe. Ou encore cette séquence de free jazz aux accents tsiganes qui accompagne la première séquence dansée. Si la mobilité des danseurs se dispute à l’immobilité des corps inertes des acteurs, ensevelis sous une couche de poussière ou de cendres, l’ensemble s’accélère avec un désespoir imperceptible dans une chorégraphie de la chute, où chacun se voit condamné à tomber, se relever, choir à nouveau, à l’infini : d’une chaise, d’une table, d’un ponton, le long d’une pente. Dans la loge de la radio, c’est l’explosion, encore et encore. Sommes-nous tous des Sisyphe ?
Ce grand final apocalyptique, certains n’auront pu en jouir. Car auparavant, entre une annonce de la danse de la chute, où des duos s’amusent à amortir le corps de leur partenaire tombant en pamoison, et une époustouflante séquence où tous les danseurs allongés reproduisent de concert les mouvements de l’un d’entre eux, retourné comme une crêpe par l’animateur de
Sonic Boom, à l’envi,
la fameuse scène annoncée en préambule vient faire fuir les plus chatouilleux. La même voix enregistrée énonce calmement ses ordres. Sur scène, une figure du Christ s’exécute. Il casse la bouteille, s’entaille la poitrine, se fait molester par un camarade, exhibe son vit, se coupe les veines si Simon ne lui exhorte pas de s’arrêter. Cette séquence se répètera plus tard, suivant les mêmes règles du Jacques (Simon) a dit : cette fois, une femme saute à pieds joints sur le ventre d’un homme, après lui avoir notamment explosé les parties. Réminiscences du travail de
Jan Fabre, avec qui Vandekeybus a collaboré par le passé. Dans la salle, mêmes réactions indignées :
«Quel intérêt ?», se demande à voix haute, derrière moi, une dame outrée qui, visiblement, ne s’était pas préparée à recevoir cette violence. Son voisin lui rappelle qu’elle voit pire au journal de 13 heures. Les sièges claquent, certains outrés s’obstinent à rester, arguant qu’ils ont payé. Je les plains. On commence à entendre des sifflements. Une jeune étudiante lance :
«Les vieux, cassez-vous !» Un autre fanfaron détend l’atmosphère en clamant :
«Vive la Star Ac’ !» Résonances. La semaine précédente, sur cette même scène, les danseuses levaient la jambe et arrosaient les planches de leur pisse, faisant fuir une bonne partie de la salle. Mais contrairement à
The Crying Body, la création de Vandekeybus vous accompagne longtemps après. La bruine s’est incrustée dans les pores de la peau et de l’esprit. Et le Christ, en saluant sous les huées noyées par les applaudissements, souriait pour nous rappeler qu’il y a bien plus violent.
S. a encore frappé...
.ps.: Le vendredi 11 février 2005 à 18h, le Théâtre de la Ville diffuse
Blush, un film danse de Wim Vandekeybus. Entrée libre, mais confirmation demandée au service Relations avec le public 01.48.87.54.42.