.1er.Festival.du.Papier.
Appelez ça de l'art brut, de l'art singulier, ou tout simplement de l'art. L'Espace Saint-Nazaire de Sanary-sur-Mer accueille du 15 juillet au 31 août 2007 le Premier Festival du Papier, une exposition collective de plusieurs dizaines d'artistes de talent aux univers variés. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le blog dédié à cet événement exceptionnel. Vous y trouverez des interviews filmées d'artistes, des photos et toutes les infos complémentaires.
C'est ici :
http://festivalpapier.hautetfort.com
photos : C.L et Moland Fengkov.
.Champ.de.bataille.[35].
.Le.coup.de.fil.de.trop.
Dense. Une journée dense. Sans un moment de répit, les événements, les informations et leur cortège d'émotions se sont succédés en bousculant le cadre des minutes et des heures, en cassant le rythme, en boursoufflant le temps comme le reflet d'un visage pourtant connu se perd dans les linéaments d'un miroir déformant, et en pénétrant sans ordre l'esprit pour le tenter d'imploser dans l'exiguité du cerveau.
Une nuit courte mais sereine à l'idée de s'émanciper du joug du réveil le lendemain. Une matinée où les voix sur les ondes n'ont pu remplir leur mission quotidienne consistant à vous sortir en douceur de votre torpeur à grands renforts de nouvelles anxiogènes. Pendant que vous restez vautré dans vos draps, sans complexe, remettant la culpabilité à plus tard, le soleil poursuit sa course par-delà les nuages gorgés de pluie, la rumeur de la ville s'amplifie avec indifférence, et elle, à quelques arrondissements de votre lit, sillonne les rues, se faufile dans les queues, se débarrasse de formalités administratives, se fait sonder le foie, envoie des photos via la Toile, après leur avoir fait subir un stage avec Photoshop, se permet, entre deux courses que seule la femme moderne peut endurer, de s'arrêter en chemin, de marquer une pause pour enfiler des chaussures repérées au détour d'une vitrine. Lorsqu'elle sonne à votre porte, la pizza commence à peine à refroidir. Elle vous parle de ses histoires compliquées de famille (pléonasme), vous vous dites que décidément, la communication représente la clé des relations humaines et l'incapacité, ou du moins, sa complexité, à la rendre claire et efficace porte tout le malheur, dans le sens de la malédiction (c'est votre penchant pour le pessimisme, mais vous y travaillez), de l'homme qui ne peut vivre en paix en société à toujours défendre son pré carré, son espace vital, quand il perdrait la raison s'il vivait seul au monde, condamné à se faire face.
Il est alors temps de se plonger dans le projet en cours, de respecter le planning qu'on a fixé, de relever le petit défi du jour. Les téléphones respectifs sonnent, les averses se succèdent contre les vitres, la lumière ne parvient plus à s'infiltrer à travers les rideaux du ciel. On avance dans les temps, on ne panique pas, on gère. A quelques minutes d'intervalle, les portables s'animent. Il serait bon, à un moment donné, de les couper, lance quelqu'un, exprimant tout haut ce que chacun pense tout bas. Numéro privé. C'est en général le travail. Vous vous êtes octroyé un répit, bien décidé à remettre les compteurs à zéro de la pointeuse qui plafonne à 182 heures sup, avant de jouir sans contrainte de vos trois prochaines semaines de vacances que vous estimez méritées, de l'autre côté de l'océan, vol direct de 12 heures. Vous avez juste appelé le bureau ce matin pour vérifier que les affaires suivent leur cours, pour vous assurer que vos collègues ne s'embarrassent pas de votre absence. Vous vous dites que vous allez prendre cet appel, ce doit être important, ce sera le dernier avant qu'on coupe les communications. Vous ne vous doutez pas, en décrochant, qu'il s'agit du coup de fil de trop, celui que vous auriez pu ne jamais recevoir si vous aviez pris la décision, une minute plus tôt, de tout éteindre. Vous auriez alors été le dernier à savoir quand vous faites partie des premières personnes à recevoir l'information. Une voix grave de l'autre côté de la ligne que vous reconnaissez de suite. Vous commencez à prendre votre ton enjoué, mais on vous coupe. J'aurais préféré te l'annoncer autrement, j'ai une nouvelle à t'annoncer, quelque chose de grave. Vous revêtez déjà votre costume de rebelle, persuadé qu'on vous reproche votre absentéisme des derniers jours, prêt à argumenter, à déployer votre système de défense préparé pour cette éventualité. Mais au fond de vous, vous préféreriez que cette intuition soit la bonne, parce qu'il n'y a qu'une autre raison pour laquelle on se permettrait de débuter une telle conversation téléphonique avec vous quand on sait que vous n'y êtes pour personne. Vous visualisez cette autre raison, mais refusez de la regarder en face, pour sa simple absurdité. Vous en parliez il y a encore quelques jours, sur le quai d'une gare. Vous en plaisantiez, pour conjurer le sort, mais aussi parce que l'idée même de l'envisager comme une potentialité relevait du non sens. Mais voilà, le temps de laisser toutes ces pensées traverser aussi clairement votre esprit qu'un éclair zèbre une nuit sans étoile, votre interlocuteur en vient au fait. Sans détour, sans plus d'artifice ni de précaution, parce qu'elles seraient inutiles, il se fait le messager de la mort. Abasourdi, vous refusez d'y croire, vous vous dites que cette fois-ci, ils ont dépassé les limites de l'humour et du cynisme, qu'ils ont cédé à la vulgarité, puisqu'on avait épuisé toutes les plaisanteries à ce sujet. Il garde son calme froid et confirme l'information. Vous le bombardez alors de questions, exigez une exhaustivité de détails, regrettez de ne pas avoir assisté à l'irruption de la hiérarchie dans le service, les larmes et le sentiment de culpabilité, la vague d'incrédulité effroyable qui balaie les garants de cette nouvelle, l'effondrement de certaines, la colère de l'impuissance, vous imaginez les visages fermés autour du haut-parleur du téléphone, le silence qui enveloppe cet échange téléphonique. Vous sentez les larmes monter jusqu'à la sortie. Vous retardez leur explosion, il reste des questions à poser, des réponses à quérir, vous allumez votre seconde cigarette, vous avez traversé la salle en traçant des trajectoires complexes pour atterrir sur la banquette et déposer les cendres sur un cendrier à l'effigie de la ville d'où on vous appelle. Vous demandez à être mis au courant de la suite. Vous conseillez à tous de déclencher les répondeurs de tous les postes, de fermer la boutique, de sortir. C'est prévu. C'est déjà décidé. Vous raccrochez. Et vous explosez.
La dernière fois qu'on vous avait annoncé une nouvelle similaire, vous rentriez d'un camp d'ados itinérant en Scandinavie dans lequel vous occupiez un poste saisonnier d'animateur charismatique. A quelques centaines de kilomètres de la capitale, vous profitiez d'un arrêt à une station-service pour confirmer par téléphone l'heure de votre arrivée. Vous vous en réjouissiez, vous étiez dans les temps. Un oncle qui n'avait guère grand chose à faire chez vous avait décroché. La puce avait sauté à votre oreille. La voix se voulait calme. Vous aviez exprimé votre surprise de l'entendre à l'autre bout du fil. Il avait bafouillé une réponse avant de vous prévenir qu'il vous passait votre mère. Celle-ci prononça des banalités aussi calmement que possible, mais ne manifestait aucune joie particulière de vous savoir en approche, elle qui d'habitude vous couve et vous étouffe de ses recommandations. Elle n'avait pas tenu longtemps avant de vous annoncer, sans d'autre forme de cérémonie, le décès de votre père, le jour où une bombe soufflait un train en gare de Saint-Michel. Vous aviez gardé votre calme, confirmé votre arrivée, raccroché. Vous aviez ensuite bousculé des jeunes flânant dans les rayons de la boutique, vous aviez reconnu l'un d'entre-eux, dont une collègue gérait tout au long du voyage l'argent de poche. Vous l'aviez agrippé par le bras, lui aviez demandé où se trouvait son animatrice, étiez sorti sous le soleil éclatant de cette fin de mois de juillet, aviez hurlé son prénom, foncé vers elle. Il me faut une clope, mon père est mort. Vous aviez alors fondu en larmes, assis sur le rebord d'un espace vert, une bande de gazon devant le car, aux vitres duquel se pressaient des visages interloqués. Vos amis et collègues vous entouraient en silence, impuissants, l'un d'entre-eux allumait une seconde cigarette pour vous, vous recrachiez la fumée en vous étouffant de larmes et de sanglots. Puis vous étiez remonté dans le car et aviez assuré la fin du trajet du retour.
Un appel ne rencontrant qu'une baterie de répondeurs. Une idée vous a traversé l'esprit. Le mari a appelé pour pouvoir récupérer ses affaires, mais est-il d'accord pour qu'on assiste aux funérailles ? Vous y tenez mais vous craignez être identifié parmi les responsables, les coupables à ses yeux, vous vouliez consulter votre équipe. Les pages jaunes fournissent un numéro que vous ne parvenez pas à joindre. Vous décidez à contre-coeur de contacter l'une des sources les plus directes à votre portée. Une petite voix sans assurance vous répond. Appel vain. La journée s'écoule sans ménagement, les appels se succèdent. Hors-sujet, au sujet. A Mexico, on inaugure une série d'expositions en souvenir de Frida Khalo, l'une des premières dévoilant des documents restés scellés derrière un mur : correspondance d'amants, oeuvres diverses et inédites, souvenirs et reliques. Dehors, l'agence Magnum et les NMPP tapissent les kiosques à journaux de photos. Dans votre quartier, c'est le travail de l'Australien Trent Parke qui a parcouru 90 000 km de son pays pour en dresser un portrait en noir et blanc du 21e siècle à couper le souffle. Une autre image s'imprime au fond de votre esprit. Ses couleurs sont chatoyantes, ce sont celles d'une paisible campagne. Ces dernières 48 heures, le ciel de l'Hexagone a boudé. Pour autant, l'image dans votre tête est saturée de soleil. Vous voyez son corps vu du haut de la fenêtre. Finalement, on répond à vos messages laissés sur les répondeurs. On a envoyé des mails de soutien, une cellule d'écoute psychologique a été mise en place, deux de vos collègues en usent. Un mari est venu chercher sa femme fraîchement divorcée, une partenaire a déclenché un scandale dans le hall administratif, la nouvelle se répand jusque chez celles et ceux qui ont quitté le navire. La boucle se referme par un appel de l'une d'enttre-elles.
La nuit tombe. Un ami vous rejoint. Il vous raconte Trouble every day que vous lui avez prêté en DVD. Il trouvera en rentrant chez lui ce qu'il y a laissé ce matin en partant : une fuite diluvienne. On inhale pour la énième fois de la journée des volutes psychotropes, vous les écoutez aborder le nazisme, la folie de l'homme, le souffle silencieux et instantané d'une explosion nucléaire, le règne de Staline, les exécutions à la hâche, les opposants qu'on enterre vivants, la jungle birmane et le pont de la rivière Kwai, l'absurdité de l'anti-sémitisme, un sujet qui vous renvoie à ce qu'elle vous a montré dans l'après-midi, entre deux clips de Féla et un de PJ Harvey : le travail du photographe JR, portraitiste qui reçoit le souffle de ses modèles grimaçant à 10 centimètres de son 28mm pour les exposer sur le nouveau mur de la honte, afin de militer pour une paix réaliste (sic), pour la rencontre avec autrui, ce que sa démarche artistique l'oblige à entreprendre. Vous vous rendez compte que vous ne possédez aucune photo d'elle exploitable mais son visage ne quitte pas vos pensées. Le maquillage coule de ses yeux, sa voix résonne d'un bureau à l'autre, vous reconnaissez le son de ses pas dans l'escalier, elle sourit, vous maudit pour vos retards et votre nonchalance et demeure malgré tout derrière vous, car des liens se sont tissés entre tous les membres de l'équipe, des liens qu'elle a consolidés par sa sortie, des liens que vous êtes désormais seuls à partager. L'appartement se vide, vous cédez à votre impuissance, acceptez, entendez, comprenez le besoin de respiration, vous poursuivez le chemin de la patience. Une célèbre cantatrice a tiré sa révérence. Il y a eu une moisson. Ici bas, on vous a pris une part de vous-mêmes et vous resterez longtemps seuls face à votre part de culpabilité et à votre inanité. Vous consultez vos mails et découvrez celui-ci que vous relisez plusieurs fois sans parvenir à assimiler le sens des mots :
Chers-es amis-es et collègues de ***,
Je pense bien à vous, qui venez d’apprendre cette terrible nouvelle ; je partage votre peine, car la mienne est grande aussi.
Je sais combien *** appréciait « son équipe », comme elle disait avec un mélange de fierté et beaucoup d’amitié.
Permettez dans cette triste circonstance, que je vous embrasse comme une grande sœur.
A bientôt
La chaleur sous la couette défie les caprices de la météo et le vent s'immisce entre les interstices des volets pour caresser vos rideaux et l'odeur du tabac envahit l'espace silencieux de votre chambre, dépose délicatement son linceul comme la poussière qui tapisse les draps dont on se sert pour recouvrir les meubles en déshérence. Vous bénissez et maudissez les nuits sans rêve et les rêves qui s'ennuient. Vous verrez certainement le soleil s'étirer, et un nouveau cycle s'enclencher. Lorsque la Terre tournera le dos à l'obscurité, que la ville commencera à s'animer, le thème du plus célèbre des agents secrets résonnera encore dans la pièce. Aujourd'hui, vous avez ri, souri, regardé pour la seconde fois sur la Toile la plus belle fin de l'histoire des séries télévisées, allant dans le sens de la théorie selon laquelle cette mise à mort pourrait contenir un soupçon d'espoir si l'on considère qu'il ne s'agit que d'une projection fantasmatique dans l'esprit de cette fille filant sur la route du changement radical, les yeux rivés sur les souvenirs qui défilent dans le rétroviseur et sur l'avenir qui se profile à l'horizon. Trop de choses à faire, de moments à partager, d'endroits à découvrir. Pas plus tard qu'hier, vous avez du choisir et renoncer : vous abandonner aux affres de la création, souffler des bougies ou applaudir des artistes dans un bar branché qui programme des concerts gratuits. Demain, plusieurs personnes à voir, pour le plaisir, pour communier, pour envisager un futur proche. Dans deux jours, il vous faudra acquérir le don d'ubiquité pour célébrer deux anniversaires. Trop de choses à faire, quand pour d'autres, il n'y avait plus rien à faire. Aujourd'hui, vous avez versé des larmes croupies. Et vous avez reçu un coup de fil de trop.

















