Dans le nouveau film de Marcelo Pineyro, Kamchatka (sorti en France le 1er décembre 2004) avec à l’affiche deux stars du cinéma argentin, dont Cecilia Roth, révélée en Europe par le cinéma d’Almodovar, une famille d’intellos fuit la dictature militaire pour se cacher dans une maison abandonnée. Ils vivent sous un faux nom (le père devient David Vicente, rapport à la série les Visiteurs, métaphore des troubles politiques), s'interdissent tout rapport avec le monde extérieur, et s'imposent des règles de sécurité. Pas tant un film sur les événements politiques qui changèrent le cours de l’histoire de ce pays meurtri, que sur la transmission, comme en témoigne ce livre trouvé sur une commode. Sur la première page, l’ancien propriétaire a inscrit son nom et une année : «Pedro ‘75». Le fils aîné, âgé de dix ans, ne s’en sépare plus. Véritable pivot du récit, il oscille entre insouciance inhérente à l’enfance que ses parents tentent de préserver, et prise de conscience de la réalité, plus funeste. Le livre, petit précis d’apprentissage de la survie, narre les aventures de (Harry) Houdini, plus qu’un magicien, un artiste de l’évasion (sic). Lorsqu’à leur tour, les réfugiés doivent quitter leur cache, le livre retourne à sa place, enrichi d’une nouvelle trace : «Harry ‘76». Si sa mise en scène reste consensuelle, le film fourmille de symboles qui servent son sujet principal, à commencer par le jeu de société qui lui donne son titre : Risk.

Les règles de Risk semblent simples. Dominer le monde, en atteignant un objectif secret, pioché au hasard en début de partie. Chaque joueur doit, par exemple, soit occuper un certain nombre de continents, soit placer des armées sur plusieurs territoires, soit éradiquer un adversaire. Une partie réussie se mesure avant tout au temps qui peut s’écouler, entre chaque tour, que chacun emploie à se lancer dans moult pourparlers à la table des négociations. Il convient donc de bien choisir ses partenaires de jeu. Bavards et machiavéliques de préférence. Ah, je me souviens de ces longues batailles homériques qui, au point du jour, ne voyaient pas encore l’issue finale. Il s’écoulait parfois plus d’une heure avant le lancé de dés suivant. De pactes de non agression en alliances militaires, en passant par les trahisons pouvant faire basculer une région du monde dans un bain de sang, sans compter avec les tyrans psychopathes dont il faut ménager l’ego au risque de les voir déclencher une guerre totale menaçant les objectifs de chacune des forces en présence. Ce souci de toujours avancer masqué et cette peur de voir les autres belligérants deviner son propre objectif. Ah, ce frisson, lorsque, après avoir évalué ses chances de réussite en fonction de l’occupation du terrain, des armées amassées, on lance la campagne finale, l’assaut censé mener à la victoire, rompant tous les traités, priant pour une moindre résistance ennemie et pour que la chance n’abandonne pas chaque attaque. Car contrairement à un autre jeu, Diplomatie, les affrontements directs se règlent, au cours d’une partie de Risk, avec l’aide des dés, donc du hasard. Les détracteurs de ce jeu déplorent ce facteur, mais personnellement, je lui attribue l’un de ses attraits majeurs. En effet, au gré des résultats des lancés, il arrive qu’un territoire, défendu par une poignée d’irréductibles, tienne le siège face à une armée surpuissante. La force ne résout pas tout. L’Histoire nous livre de fameux exemples, et citons Stalingrad, s’il faut livrer un exemple.

Dans Kamchatka, le père et le fils passent des soirées à se disputer le monde, toujours à la faveur du père, figure de l’autorité, de la sagesse, de l’intelligence. Mais voilà qu’un soir, le fils prend le dessus, les dés se ralliant à sa cause. Symbole de maturité, cette partie voit le fils conquérir le monde en défonçant les frontières défendues par son père. Jusqu’au Kamchatka, cette région reculée de l’Asie, dernier bastion avant la victoire totale. Hélas, le dernier retranchement résiste, repousse les assauts des dés, exaspérant le conquérant pressé d’en finir. Proche de la victoire qui tarde à venir, le fils capitule, terrassé par le sommeil. Moralité : même lorsque tout semble perdu, tant qu’il reste un souffle de vie, on peut se permettre d’espérer, ou du moins, résister. C’est cet ultime message que le père livre à son fils, au creux de l’oreille, à la fin du film, avant de disparaître à jamais sur les routes avec son épouse, laissant les enfants chez les grands-parents. Ils ne se reverront jamais plus, mais le relais a été transmis. No pasaran !