.Le.hors.champ.de.la.carte.postale.
Une publicité pour une célèbre marque de sacs à main et de voyage ayant pour initiales LV reprend et détourne la fin d’une citation de Nicolas Bouvier, au milieu de plans hyper léchés de jeunes et beaux éphèbes, qui perdus sur des dunes d’un désert immaculé, qui perchés sur un wagon d’un train de marchandises. "Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c'est qu'on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu'au jour où, pas trop sûr de soi, on s'en va, pour de bon. Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait."
Ma vie est un voyage. Exilé de mes terres d’origines, pour cause d’avènement du communisme à la fin d’une guerre contre le Tigre de papier, j’ai reçu de mes parents une éducation nomade, à la découverte d’autrui, conséquence et bénéfice indirects de notre déracinement. Confronter sa culture, son identité et ses valeurs en laissant ses repères se perdre dans un contexte étranger. Telle fut l’expérience réitérée chaque année, depuis ma tendre enfance, sur les routes d’Europe et de France, de camping en camping, à bord de la vieille golf équipée d’une tente familiale arrimée à la galerie et embaumée par la tambouille maternelle. A l’âge des colos, pas question de passer son été au fin fond de la Nièvre à faire du poney et des bracelets à base de nouilles. Mon père nous envoya, l’un de mes frères et moi-même, en camp itinérant pour ados faire le tour de la Scandinavie. J’avais 12 ans. Ce fut un choc : un car muni de sièges convertibles en couchettes, de façon à pouvoir rouler de nuit et rogner sur un budget serré, à bord duquel devaient cohabiter, trois semaines durant, un mélange improbable de jeunes inscrits via le comité d’entreprise de leurs parents bossant à l’Inserm et de jeunes issus de foyers ou de cités aux noms exotiques. Dans la moiteur de la promiscuité, les effluves de chaussettes perdent la couleur de l'argent. Choyé, gâté et surprotégé, je découvrais l’altérité, la solidarité, le partage, l’humilité, dans un décor de fjords, de villages de pêcheurs aux maisons bâties sur pilotis, de forêts de conifères, de bains dans des lacs sous un coucher de soleil à 3h du matin, après une bonne séance de sauna. Je découvrais également la curiosité dans le regard de ces géants blonds, dont les pays subissaient encore à l’époque une mauvaise réputation due aux préjugés selon lesquels le froid y règne toute l’année et la vie s’y avère hors de portée des bourses. A l’instar des Cambodgiens des campagnes qui s’approchent du farang pour tâter son nez pointu et sa peau blanche aperçus pour la première fois, j’endossais dans les contrées du Nord le rôle de l’alien aux yeux bridés. Ce voyage aux quatre coins de la Scandinavie, jusqu’à Saint-Pétersbourg, je l’ai entrepris au moins cinq fois, en tant que colon, puis sous la casquette du charismatique animateur. Dès que j’eus atteint l’âge de voler de mes propres ailes, je repoussais naturellement les frontières, emportant mon sac à dos toujours plus loin, là où a fortiori les repères du quotidien se diluent davantage. L’un de ces périples me poussa instinctivement sur le sol de mes origines, là où je me sentais paradoxalement chez moi tout en gardant à l’esprit que je restais ou étais devenu un étranger. Il y en a qui voyagent pour s’aérer l’esprit, d’autres pour ne pas sombrer dans une routine de bureau ou d’usine, d’autres encore parce qu’un projet passionnant les envoient aux antipodes. Dit comme cela, ça relève du lieu commun, bien évidemment, mais je veux par-là me rappeler, si besoin en est, qu’il existe au moins autant de raisons et de façons de voyager qu’il existe de marques de valises. Pour ne rester que du côté du tourisme, même si des raisons précises m’ont amené à me rendre plusieurs fois dans les mêmes régions du globe, avec un peu de temps, d’effort, de curiosité et de volonté, et sans pour autant jouer au casse-cou en empruntant coûte que coûte les chemins de traverse, on peut aisément sortir du cadre de la carte postale, car tout autour d’un site séculaire se joue la vie du pays que le voyageur trop soucieux d’immortaliser la vieille pierre et de passer à la suivante ne verra pas. De cette observation patiente, hors champ, peut surgir des surprises, des accidents, de la poésie, oserais-je dire, tout aussi bons à immortaliser sur la pellicule ou sur le papier.
La semaine dernière, le trio Finlandais des 22 Pistepirkko transformait le Café de la danse, à deux encablures de la bruyante rue de Lappe, en salle de concert intemporelle et impossible à localiser sur une carte. Leur blues quelque peu nonchalant, à la lisière de la mélancolie éthylique et de la fureur des derniers spasmes d’un mort, imbiba le public tout d’abord apathique puis peu à peu conquis à leur causes perdues. Sur les visages, on reconnaissait aisément des spécimens d’une diaspora finlandaise, des visages qu’il me semblait retrouver après des années sans nouvelle. En observant ces déracinés venus applaudir des représentants de leur culture, je me disais que le voyage commence chez soi, sur son sofa. En sortant, je rêvais au tableau d’affichage des départs de l’aéroport CDG et pensais à une photo de mon père du temps où il suivait ses études au Québec. Je me demandais également où j’habitais.
.22.Pistepirkko.
.Café.de.la.danse.
.2.5.2k8.





















