Ceci n’est pas une pute. Pourtant, malgré sa mise discrète qui la rend invisible dans le flot des badauds, à la voir arpenter inlassablement les mêmes trottoirs, le même quai de métro, jour et nuit, on pourrait croire qu’il s’agit d’une vieille fille de joie sur le retour, travaillant à son compte. Elle semble attendre quelqu’un, quelque chose. Un client ? Un taxi ? Le retour durable et définitif de l'être aimé ? La fin du monde ? N’allez pas l’aborder, vous vous méprendriez. Sa mine un tantinet apeurée se muerait illico en rage avortant toute tentative de contact, quel qu’il soit, vous transformant en agresseur rapidement soucieux de disparaître à son tour. Le passant qui fréquente assidûment le quartier remarquera aisément cette présence quotidienne, et surtout, l’immuabilité de la tenue vestimentaire et de la coiffure. Un fantôme d’elle-même, qui ne peut qu’engendrer un flot de questions. Comment occupe-t-elle ses journées ? Où vit-elle ? De quoi vit-elle ? Uniquement de cette attente mystérieuse ? Et pourquoi ? Nous n’avons pas affaire à une clocharde à qui on voudrait payer un sandwich. Impossible d’appeler le Samu social. Elle semble ne rien attendre de son prochain, son histoire ne regarde qu’elle, finalement. Elle n’offre aux regards attentifs que son ombre, qu’on s’attend à croiser à chaque passage dans les parages. Jusqu’au jour où elle disparaîtra, c’est certain, pour de bon, emportant avec elle ses secrets. Ce genre de rencontre résiste et laisse le sentiment quelque peu amer qu’on ne peut rien pour elle. Contrairement à un SDF couché sur le trottoir, le corps enfoui sous une bâche, quand bien même la pluie le piétine. Il y a peu, je lisais sur un blog le récit de son administrateur, se posant autant de questions sur ce type de laissés pour compte. Billet abject rédigé certainement mentalement, alors que déjà l’auteur s’éloignait en oubliant même le sort du malheureux, et surtout, pensant davantage à l’anecdote croustillante qu’il donnerait en pâture à ses lecteurs, plutôt que de tendre la main, de poser directement ses questions à l’intéressé, voire de composer le 115... Quitte à vivre dans l’indifférence et le mépris, pour ne pas parler de condescendance, merci de ne pas prétendre vous soucier d’autrui. Passez votre chemin et trouvez un autre sujet de billet. L’épave sous sa couverture en plastique n’a que faire de la dédicace que vous lui adressez. Il n’a pas accès à la Toile, et n’en crèvera pas moins de faim ou de froid. Souvent, je me dis que décidément, le Parisien, vaut mieux l’avoir en journal.