24/11/2004
.Un.ange.pisse.
Category: .Moland.EdiTokov.


On n’en perd pas une goutte. Une affiche collée sur un corps en sueurs annonce : «Je suis une vierge dégoulinante. Prends-moi.» Vierge, je l’étais lorsque j’ai gagné mon strapontin R-21, sans savoir ce que la nouvelle création de Jan Fabre, dont j'ignorais tout, me réservait. Mon cas ne constituait pas une exception, au vu des nombreux sièges qui ne tardèrent pas à claquer de concert, libérés du poids de leurs occupants respectifs, outrés, exaspérés, choqués, las, excédés. Une vision me revint alors à l’esprit : la même scène, au mois de mai dernier, salle Debussy, Palais des Festivals, Cannes, à la projo presse de Tropical Malady. Un principe : ne jamais sortir avant la fin, subir l’épreuve, attendre la surprise, voire la révélation, ou du moins la confirmation qu’on n’a pas aimé, et surtout, savoir pourquoi et pouvoir en parler. Nombreux doivent être les journalistes qui retourneront leur veste en se payant une séance de rattrapage à la sortie en salles de l’ovni thaïlandais.
Ce soir, tout commençait dans la circonspection. En lieu et place de chorégraphie, quatre couples de danseurs miment l’habillage d’une armure invisible. Avant de se mettre à battre le fer pour certains, et à sangloter pour les autres. La séquence s’étire dans le temps. Au fond de la scène, un plan séquence d’une heure trente : en plan rapproché, Els Deceukelier, muse du chorégraphe passe par toutes les émotions, du rire hystérique aux larmes écumeuses, alors que sur scène, en chair et en os, elle porte pendant la quasi-totalité du spectacle, à bout de bras, une perche épileptique, un axis mundi fébrile, croulant sous le poids d’un ciel trop chargé, ou titubant à force de faiblir face aux épreuves. Ses compères, torse nu pour les hommes, soutif noir pour les filles, tous en jupe, enchaînent les saynètes, qui s’étalent suffisamment longtemps pour susciter toutes sortes d’émotions chez le spectateur, ouvertement invité à réagir : en quittant la salle, en remuant sur son siège en changeant de position toutes les dix secondes, en riant bruyamment (pour masquer une certaine gêne ?) ou en toussant, ou encore en prenant part aux insultes bientôt proférées sur scènes, comme comprenant un des niveaux de lecture de The Crying Body. Libérez-vous, poussez vos limites au-delà du seuil de tolérance de votre corps. Le sujet de cette performance : explorer les fluides corporels, ceux qu’on produit dans diverses situations. Face au danger, éreinté par les affres de la maladie, ou mû par le désir sexuel. Avec ce leitmotiv, décliné à l’envi : «Pourquoi pleurer quand pleurer n’aide pas ? Justement pour cette raison : parce que pleurer n’aide pas.» Pessimiste ? Peut-être. Mais cynique, certainement. Désespéré, sans doute. Ce concert d’insultes vomies s’élève au-delà des tribunes. Vers les cieux. Car la religion transpire à travers toute l’œuvre. Témoin, ce Christ sans croix, littéralement accablé de crachats. Quelque temps auparavant, ce Jésus pathétique, vêtu dune soutane rapidement ôtée, exhibait à l’assistance son sexe, émancipé face au témoignage d’une jeune ingénue lui racontant au confessionnal ses frasques sexuelles. Le must de la provoc restant deux scènes incroyables : des danseuses, figées comme des statues, jambe levée, urinant sur les planches ! Bientôt, un danseur vient sauter à pieds joints sur les flaques (une spectatrice au premier rang poussera un cri après avoir reçu des éclaboussures : hilarant). Et cette longue séquence où pendant plus de quinze minutes, les membres de la troupe se livrent à une pantomime sabbatique, leur ombre projetée sur l’écran, démesurée, infernale. Les fantômes de Bosch et de Goya planent. Toutes les positions du coït y passent, de la levrette à la fellation, en passant par la brouette turque, avec comme seul fond sonore leur souffle, leur râle. Avant qu’un chant d’esclaves ne vienne se mêler à la fête. Jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que leur corps dégouline littéralement de sueur, jusqu’à ce que leur odeur envahisse la salle, représentation en odorama naturel d’un lupanar.
Si je suis sorti indemne de cette démonstration de force, de ce manifeste dérangeant, je reste cependant perplexe, face à tant de surprises dramaturgiques. En tout cas, si je me demande toujours si j’ai aimé, ou si l’indifférence reste de mise, force est d’admettre la force de la performance, où chacun se donne corps et âme à l’entreprise. On entre vierge, on ressort inconsciemment recouvert de tous ces fluides mêlés. Mais ce n'est pas sale.
.p.s.: c'est S. qui m'a entraîné dans ce traquenard... Sans vouloir faire de délation...
.The.Crying.Body.
Jan Fabre
Theâtre de la Ville
du 23 au 27 novembre 2004




Commentaires
Au final, et 24h après, j'avoue trouver ce spectacle très intéressant : tous ces états du corps éprouvé, l'aliénation au sexe comme à la religion, l'Enfer de Bosch et Bunuel réunis ! Mais quelle épreuve !
Sinon, au risque d'inspirer la pitié, euh... c'est quoi la brouette turque ?
Izo
Pour celles et ceux qui souhaitent voir ce que cela donne en images je les invite à parcourir ma photothèque de danse. Pour apporter ma petite contribution au débat (car la polémique va enfler cet été avec la programmation du festival d'Avignon par Jan Fabre) je dirais que l'art vivant ne fait que rejoindre l'art plastique qui a produit il y a bien longtemps "l'origine du monde". Qu'il est bon d'entendre des OOOOOOOOH! effarouchés comme si nous étions nés de la dernière pluie et que les actualités quotidiennes ne nous avaient pas déjà montré les véritables et tragiques horreurs de notre monde.