Category: .Moland.Zikov.

Prononcez [Essozexoundraïssiche]. En journée, on passerait aisément sans remarquer le rideau métallique, le regard se portant plus volontiers sur le bar fashion voisin, le Molotov Cocktail, avec ses coussins, ses canapés, sa musique électro lounge et sa noria de couleurs cosy. A la nuit tombée, le SO36 devient le temple de la scène punk rock de Kreuzberg, quartier populaire et branché, à mi-chemin entre Oberkampf et Belleville, où se croisent communauté turque et jeunes bobos.
Le vendredi 12 août dernier, Juliette Lewis & the Licks s'y donnaient en spectacle, à l’occasion d’une tournée promotionnelle de leur premier album, qui devait les faire traverser toute l’Europe, en passant dans divers festivals, notamment celui de Budapest. C’est en compulsant les pages de Zitty, cousin teuton du Time out anglo-saxon, que nous sommes tombés sur cette date. Avisés, nous fûmes, d’acheter notre billet à l’avance, puisque le show affichait complet. Une foule de fans se tassaient sur le trottoir, entre la volée de marches qui mènent à la salle et le coach de tournée, dans l’espoir de trouver un ticket.
A l’intérieur, ce qui frappe d’emblée pour un Français, c’est cette libre circulation de bouteilles de bière en verre, quand chez nous on sert dans des gobelets. Autant d’armes potentielles en cas de rixe. La salle elle-même ne paie pas de mine. Elle s’apparente davantage à la Boule noire qu’à la Cigale, les piliers en moins. Je suis les pas feutrés de l’anguille qui se faufile jusqu’à deux mètres de la scène sur laquelle un groupe local de punk féminin fait péter les décibels. Ouf, pas trop de grands échalas dans notre proche périmètres. A ma droite, un jeune bobo à lunettes dévore la langue de sa copine. Devant, une nuée de lesbiennes, à ma gauche, le staff appuyé contre le mur. La sono enchaîne les titres de NOFX, Bad Religion, SOAD et autres jeunes groupes de la scène rock actuelle, comme Funeral for a friend ou encore Queens of the Stone Age. Soudain, les lumières s’éteignent, la foule se serre, les cris de joie s’élèvent. Et la miss apparaît, flanquée d’une perruque bleue (qu’elle ne tardera pas à ôter) et de ses musiciens.

Nulle présentation nécessaire, tout le monde se souvient de Tueurs nés, de Strange days, ou encore de Kalifornia. Elle fricotait alors avec Brad Pitt. Je n’avais vu qu’un clip d’elle sur MTV2, qui m’avait laissé de marbre, pensant avec a priori qu’il s’agissait là d’une lubie dont les stars raffolent, un Vincent Gallo de plus, voire une Carla Bruni ou une Sandrine Kiberlain version rock. Qu’importe la qualité de la musique, l’idée consistait à voir un concert en terre étrangère, comme j’ai l’habitude de le faire lorsque je visite une ville. Des souvenirs me reviennent à l’esprit : les Stone Roses à Dublin, les Pogues et Suicidal Tendencies à Amsterdam, Moby Dick (groupe de metal local) à Budapest... Tiens, je remarque que les Irlandais, qui ne cessaient d’effectuer des allers-retours entre les rangées de sièges de leur Olympia et le bar, tout en entonnant en chœur les paroles des plus grands tubes du groupe, buvaient dans des gobelets. A chaque lieu, une ambiance particulière, assurément différente de ce que l’on peut connaître en France. Je me dis que ce serait une des premières questions, quoique bien banale, à poser aux artistes qui passent d’une culture à l’autre en quelques jours. Ici, l’accueil se veut plus que chaleureux. Pas de bulldogs vêtus d’un Tshirt Patrol devant la scène. Les bras se tendent vers la miss, qui assume totalement la vulgarité de sa tenue vestimentaire (les tétons dressés ne demandant qu'à percer le tissu), décrite chez Contrechamp. Le lieu commun qui veut que le rock déploie toute son énergie sur scène quand il s’avère souvent fade et aseptisé sur disque se vérifie dès les premières mesures. La batterie, binaire, cogne ; les riffs s’enchaînent, et la chanteuse balance les lyrics de sa voix éraillée mais puissante, tout en ondulant près du public. Au milieu, ça commence à pogoter. Je suis juste à la frontière invisible entre les brutes et ceux qui restent bien campés sur leurs pieds. Le jeune bobo à lunette a lâché la langue de sa copine pour repousser les assauts des fous furieux. Un coup de coude mal placé fait voler ses binocles. Aussitôt, un cercle se forme autour de lui, un périmètre de sécurité dans une houle humaine et déchaînée, juste le temps pour que je ramasse l’objet et le remette à son propriétaire, qui me remercie en souriant, tandis que je le gratifie d’un clin d’œil. L’instant d’après, il range ses lunettes dans sa poche, se fout torse poil, découvrant un réseau de tatouages sur tout le torse et les épaules, et se laisse porter par la marée.
Juliette, elle, s’étonne, entre deux chansons aux refrains efficaces (trop peut-être pour être vraiment crades) que le public connaisse les paroles. « It’s amazing, you’ve been listening to the record ?! » Cette constatation lui donne de l’énergie. La tension ne faiblira pas une seconde durant les quelque 50 minutes qu’aura duré le set. Après un court rappel, elle interprète le titre éponyme de son album, You’re speaking my language, puis termine par une reprise d’Iggy Pop, qui en dit long sur l’esprit qui plane sur sa musique. Elle n’invente pas l’eau chaude, ni ne sauve le rock, mais en a-t-elle l’intention ou la prétention ? Ce qu’elle fait, elle le fait bien, avec plaisir, et surtout, elle parvient à communiquer ce plaisir. C’est déjà bien pour un début. Pour finir, sans crier gare, Juliette se jette dans la mer berlinoise. Un stage diving effectué avec maestria. Les corps convergent vers elle, me propulsant à la rencontre de sa main en sueur que, amusé, je caresse furtivement, tel un Hannibal Lecter effleurant le doigt de Clarice Starling entre les barreaux de sa cage. Elle flotte une petite minute, portée avec souplesse, avant que le courant ne la ramène délicatement sur la scène. Après le concert, les Allemands se mettent à plusieurs pour ramasser les bouteilles vident qui jonchent le sol...

Ce soir-là, au Molotov, quelqu’un a passé le disque de Juliette. Il suffit de traverser la rue pour se payer une pizza à moins de 4 euros, dont la garniture se prépare dans un wok. Un délice qui ne pouvait pas mieux couronner la soirée.




Commentaires
En tous cas c'est vrai qu'ils sont bon esprit à Berlin, ça leur a foutu les idées bien en place les barbelés et la stasi, les bières ils les boivent, ils se les mettent pas dans l'oeil. "Heureusement que j'avais le nez, sinon je la prenais en pleine gueule!".