.Tellurisme.

 

.Mono.[Locomotive.Paris.05.12.2K7].

 

 

Sur scène, quatre pantins silencieux se sont installés, auréolés de la discrétion des rêves. Une poupée diaphane vêtue d’une courte robe et de bottes fines, dont la frange masque le regard éteint dirigé sur les quatre cordes de sa basse, glisse jusque sa position centrale et campe sur ses jambes légèrement écartées, flanquée de deux grands échalas prostrés sur leur guitare et leur tabouret. Une promesse d’immobilité qu’ils ne tiendront pas. Dans la fosse, la rumeur des conversations couvre les premières notes, légères comme la brise. Effleurées, les cordes vibrent timidement et susurrent tandis que le batteur, en retrait, attend son heure en se faisant oublier.

Pour celles et ceux qui s’étaient déplacés ce soir-là à la Loco pour headbanger sur les riffs acérés de High on Fire ou pour constater la technicité de Pelican, et qui ne connaissent pas Mono, la perplexité et le doute comptent parmi les premières impressions. Il faut laisser le temps au quatuor de gagner l’attention de son auditoire. Quelques minutes s’écoulent au rythme limpide de cette longue introduction d’où l’on commence à percevoir les subtilités mélodiques qui s’enchevêtrent. L’ensemble se confond dans une nappe qu’on dirait cristalline. Emerge alors de l’ensemble un arpège d’une fraîcheur à peine perceptible. Il s’installe et s’impose au-dessus de la première couche sonore. Remplit l’espace tandis que les cymbales sifflent. Fait rebondir ses petites notes dans les coins. S’immisce dans les esprits et tend sa main. Prend la vôtre et vous entraîne à pas feutrés vers l’inconnu. Un inconnu bordé de paysages immobiles qui peuvent être enneigés, forestiers ou désertiques. Vous callez vos pas sur la rémanence des traces qu’il laisse. Car la route empruntée reste à tracer. Nulle balise. C’est un océan étal qui s’étend à perte de vue. Et la confiance est de mise. La certitude de ne pas se perdre. Vous vous laissez aller. Presque à la dérive.

Les corps peuvent commencer à onduler, sobrement, comme des cyprès ballottés par le vent mais obstinément rivés à leurs racines séculaires. Vous perdez la notion du temps, envoûté par les boucles, la répétition des cycles. Le concert semble avoir débuté il y a de cela une éternité et l’horizon reste invisible. Les musiciens se tortillent lentement sans se déplacer. Comme hypnotisés par leur propre musique, ils entrent dans une paisible transe.

Soudain, sans avertissement, sans transition : l’explosion, la déflagration, l’irruption. Les rafales s’engouffrent dans les moindres interstices de votre cerveau, abattent les arbres, démontent la mer et défigurent les montagnes. La terre tremble et se dérobe sous vos pieds, les paysages dans votre esprit se succèdent et s’entrelacent dans un tourbillon de lave qui ensevelit tout sur son passage. Les musiciens fusionnent avec leur instrument pour ne faire qu’un. Tandis que la poupée ondule de plus belle, langoureusement, ses trois compagnons se convulsent et se recroquevillent, comme possédés par une force tellurique qui les dépasse. Un tabouret tombe à la renverse. L’homme s’affale tout en continuant à arracher de ses six cordes des hurlements gutturaux lacérés par un furieux larsen. Il se redresse presque aussitôt pour entamer une danse ondulatoire verticale, à la manière d’un serpent qui méduse son reflet pour mieux se dévorer au rythme des percussions tribales. Le morceau se déverse dans la salle, déferle sur le public. Happé, vous fermez les yeux et vous vous abandonnez davantage, convaincu que la seule issue reste la sédition. Lorsque pétrifié, vous les rouvrez, c’est pour mieux distinguer l’énergie déchirante qui émane de ces quatre créatures et qui transfigure tous vos sens à l’envi.

Telles sont les sensations que procure un concert des Japonais de Mono. Au-delà du rock, du post-rock ou de toute autre étiquette, leur musique qui mêle mélodies mélancoliques et cataclysmes soniques relève davantage de la symphonie sismique qui se passe de mots. Une expérience sensorielle qui renvoie chaque auditeur, chaque spectateur, à sa propre représentation de l'apocalypse. Ce soir-là, je me suis laissé engloutir par le déluge pour mieux caresser l’infini.







Je me demande si la commune tranquille d'Ozoir-la-Ferrière a déjà vu autant d'Asiatiques en 4X4 que ce samedi soir, date du concert de la chanteuse de pop Mai tout droit venue de son royaume pour servir un show qui ne boude pas le kitch devant un public d'expats thaïs conquis d'avance. Concert complètement surréaliste pour qui n'a jamais foulé les terres du pays du sourire... Prochaine programmation (date à confirmer) : Tai Orathai... Vous ne connaissez pas ? Les happy few qui tiendront encore debout le 10 mars vers 3h et qui garderont encore tous leurs esprits découvriront... A vos agendas.








.Trip[pes].

See - sick - eyes - on - off - broke dry - trigger
Taste - dirt - know - on - off - stand - blood - lied
Water - scar - flesh - on - off - watch - will - used
(You leave more cancers than you have yourself)
(Nothing to resist - they know no other)


Un long larsen précède une explosion de basses pesantes, lacérées par des griffes à six cordes. Suit la lancinance d’un chant d’ombres chancelantes, que martèlent des percussions tribales et que couvrent de façon ténue des vociférations polyphoniques. Puis, subrepticement, l’ensemble glisse dans un magma sonore, une idée de l’apocalypse. Le temps semble ralentir, et pourtant, les peaux reçoivent les coups au même rythme. Enfin, le silence, comme après un dernier râle, celui qui précède l’envol de l’âme. Comme la fin de toute chose. Vous venez d’écouter Lexicon, des Californiens de Neurosis.
Après un passé du côté du hard-core des plus basiques, l’éclair de génie, la révélation. Le groupe se fait démiurge d’un style musical qui ne souffre aucune comparaison, et de là, se construit un univers sans pareil, dont on reconnaît les frontières et le langage chez quiconque y a séjourné : ralentissement du tempo, multiplications et imbrications des lignes de chant aux timbres protéiformes, larsen et samples savamment distillés, rythmique tellurique. Au-delà du rock, par-delà les extrêmes du métal littéralement défiguré, il accouche d’un album qui sonne comme les secondes qui suivirent l’impact de Little boy sur le sol de l’Empire. Un souffle qui déchire les liaisons et les textures, qui râpe, érode à coups de papier de verre, là où les barbares préfèreraient le marteau-piqueur. Une musique qui déchiquète surface après surface, strate après strate, horizontalement.
Ne franchit pas la ligne qui veut, le choc de la première fois en laisse plus d’un sur le seuil. On ne s’immerge pas dans ces eaux vaseuses sans se départir de ses propres démons, on doit accepter d’aller à leur rencontre. A la sortie, la promesse d’avoir vécu une expérience que gardent en mémoire chacune des molécules de son esprit, des cicatrices de cendres, taillées à coups d’électrochocs et d’overdoses d’adrénaline. L’ouverture de Enemy of the sun, cet album-manifeste, constitue un sommet, en cela qu’il contient, en 9 minutes, les ferments du style Neurosis que d’aucuns ont baptisé sludge, ou les soubassements du métal. Un véritable chef-d’œuvre des tréfonds. Nous prenons un thé au Sahara, un homme demande « are you lost », dans le fond Trénet nous annonce qu’il chante le soir et matin, tandis qu’une femme répond « Yes ». On comprend que cet extrait de film vient de lancer une invitation et d'y répondre. Happé, l'auditeur accepte de se perdre. L’ami larsen tisse sa toile, les caisses, grosses et claires, imposent leur propre échelle temporelle tandis que les basses lancent la machine sur une longue route dont on n’aperçoit pas le bout. Gutturale, presque lointaine, la voix se traîne sans attendre la mélancolie. Puis soudain, alors que le cerveau a adopté ce rythme de croisière, à coups de fouet soulevant un nuage de poussière, l’explosion, les cordes vocales se démultiplient pour mieux communier, des éclats s’incrustent dans les lobes, sous le derme, vibrent dans les veines, fissurent les membranes. Un ensemble cohérent dont les détails sont autant de surprenantes bifurcations dévoilant de nouveaux paysages. Nous sommes dans le monde de l’expérimentation mystique.
Through silver in blood, trois ans plus tard, continue de creuser le gouffre, en spirales. Mais il opère des trouées à l’aide de cornemuse, de violoncelle et de piano (Purify, Aeon), autant de bulles éclatant sur la surface tourmentée d’un fleuve de lave en fusion. Nous sommes dans l’expérimentation, toujours, la recherche des extrêmes, celle qui repousse les limites, centimètre après centimètre, en écorchant la plante de ses pieds, en se retournant les ongles, en se brisant les os, en prêtant son dos aux assauts du temps.

Alter ego justement expérimental de la version rock, Tribes of Neurot représente le second visage, en négatif, de Neurosis. Schizophrénie musicale ou complémentarité essentielle, yin et yang indissociables, les deux formations qui ne font qu’une se rejoignent avec chacune leur album. Ecouter simultanément Times of grace et Grace, deux opus-janus de longueur égale, relève du trip dont on ne redescend pas. La face rock de l’un s’enrichit des ambiances et nappes industrielles de l’autre. Le tout, composé des deux albums, n’existe que le temps d’une heure et une poignée de secondes, avant de renvoyer chacun à sa singularité. Mieux encore, selon qu’on accorde davantage de volume sonore à l’un ou l’autre, on obtient une nouvelle création aux mille et une nuances, dont cette fois-ci l’auditeur lui-même se retrouve maître. Interactivité dans la cosmogonie d’une musique que le combo livre, offre, confie, avec confiance et générosité. Du génie.

Et parce que la chaleur finit par se perdre, parce que le bouillonnement sédimente à la longue, peut-être aussi parce que la lutte s’avère vaine malgré tout, une esquisse de sérénité vient poindre. Davantage de la résignation.

Where are they now? They are gone. I saw them run, run to the sea. Under the waves all has been said. Their voices are free. Free from the sun's stare, free from the noise of lost souls. An exiled sound washed in with the tide. Their voices are free. Free from the sun's stare, free from the noise of lost souls. On the waves their voice carries on.

La guitare se fait sèche, les lamentations cohabitent désormais avec les soubresauts de colère, la violence sourd sous la souffrance des violons. On réapprend à s’approprier un langage qu’on a pratiqué jadis, dans la douleur. Une douleur qui contient une lueur d’espoir. Neurosis nous accorde la fraîcheur d’un nouveau cycle. Un retour à la virginité.

The blood that flows through me is not my own. The blood is from the past, not my own. The blood that leads my life is not my own. The blood is strength, I'm not alone.

Même les morceaux purement tribaux comme From where its roots run et ses paroles sibyllines

(Fehu, uruz, thurisaz, ansuz, raido, kenaz, gebo, wunjo, hagalaz, nauthiz, isa, jera, eithwaz, perth, algiz, sowilo, tiwaz, berkano, ehwaz, mannaz, laguz, ingwaz, othila…)

contiennent l’entrain et la force des premiers raies qui transpercent timidement les nuages. Nous ne sommes alors plus très loin du territoire de groupes comme Godspeed You black emperor. Ça commence réellement en 1993. Neurosis entame de nouveaux cycles, enrichis des plaintes mélodieuses (de celles qu’on lance aux quatre vents du haut d’une falaise balayée par la pluie) mêlées à la hargne désormais contenue et lâchée avec parcimonie. Entre-temps, on aura sondé ses trippes et résisté à l'envie de les dévorer.







.Sang.d'Encre.









"The stereoscopic lenses are being provided as part of the packaging to enhance your artwork experience of the 10.000 days package. Please use them safely. Use of the lenses for any other purpose is not recommended and shall not result in any liability to Volcano, Sony BMG or Tool."

De grands ensembles. Des édifices aux façades rugueuses qui se succèdent, liés parfois entre eux, tels des couples se passant le relais pour ne pas briser le cycle (Lost keys et Rosetta stoned) ou pour mieux marquer la frontière que l’esprit vagabond doit franchir s’il tient à s’immerger dans les espaces ouverts tapis sous le lacis des partitions. On pénètre d’emblée en terrain connu (Vicarious), comme si on posait le pied, sans réfléchir ni compter les années, sur le territoire de la continuité. Sorti du souvenir de Lateralus, on commence à compter les jours : il y en aura dix mille, ramassés sur plus d’une heure de métaphysique sonore désormais inimitable. De motifs en gimmicks, on repère les marques, les balises, les aspérités auxquelles s’accrocher pour progresser. Mirage pour dupes, cette terre qu'on croit acquise se fissure sur des abîmes encore inconnues qu'il revient à l'auditeur de défricher au fil des écoutes. La basse et la batterie se dressent avec assurance et bâtissent des murs à l’architecture complexe, au-delà desquels la voix lancinante et la guitare, tour à tour enveloppante et acérée, se déploient pour envahir un désert peuplé de métaphores musicales. L'univers de Tool, d’une intelligence sans équivalent dans le monde du rock en général, et dans celui du métal en particulier, se veut exigeant. Leur musique ne s'offre pas, ou alors seulement en apparence, il faut la dompter, l'apprivoiser, l'assiéger avec la pugnacité d'un conquérant, la prendre, au sens sexuel du terme, la fouiller jusque dans ses entrailles. Elle rampe, opère des sursauts, ondule, se dérobe et suggère plus qu'elle ne dévoile, à la manière d'une Salomé érodant la volonté d'un roi, déchire les toiles qu’elle tisse parcimonieusement pour se perdre sur des routes sinueuses sur le bord desquelles on trouve des trésors presque invisibles ou imperceptibles. A peine effleurés, voilà qu’ils vous échappent, s’évaporent ou rejoignent l’ombre d’un pont surgissant ex nihilo. Lorsque l’on croit avoir atteint sa vitesse de croisière, le chemin s’interrompt brusquement pour laisser place à un nouveau paysage. Au choix, on se laisse perdre, emporter, ou on tente de semer au fil des plages des petits cailloux pour ne pas oublier d’où le voyage a débuté. The pot, à ce titre, illustre à merveille ce processus de métamorphose infinie de la spirale musicale hypnotique : ça commence en duo, la basse de Justin Chancellor, à la métrique reniant provisoirement le mode binaire, présente sa démarche dégingandée, parallèlement au chant aérien, presque enjoué de Maynard James Keenan. Les autres instruments s’immiscent discrètement jusqu’à imposer leur martelante présence. Le morceau file alors le long du sillon, sans jamais perdre de vue son point de départ, tout en explorant des champs qu’aucun présage ne vient annoncer. 10 000 days s’écoute avec un prisme, tel celui greffé à la jaquette, sorte de binocle offrant un point de vue différent sur les illustrations du livret. Réception brute indispensable, avant de s’équiper des outils fournis ou personnels pour plonger dans les strates infinies de l’ensemble. Le recul nécessaire pour apprécier la cohérence de la totalité de l'album s'allie à une plongée obligatoire pour qui espère saisir les arcanes des titres. Je n’en suis qu’aux premiers cercles, la lumière au loin guide mes pas et je sais que ce qui sonne comme une fin révèle en réalité le début d’un nouveau cycle. Un parcours en spirale qui mène droit à la fosse du Zénith, le 28 juin prochain.

.Tool.10,000.days.


Cela commence six pieds sous terre, et tu refuses de regarder en arrière. A part pour réciter des cantiques hindous. Pourtant, la voix qui te galvanise, celle qui t’exhorte à combattre dans les airs striés, dans les champs d’écume, la boue et le sang mêlés, mais à ne jamais rendre les armes, cette perfide voix aux relents caverneux de cigare feutré, résonne d’outre-tombe, elle te caresse fermement l’échine. Devant tes yeux, ce sont les images d’une vie en accéléré qui défilent, se précipitent et se superposent au rythme lancinant d’un cœur comateux. Electrique et lumineuse, voire électronique, dans une nuit aseptisée, aux murs carrelés sur lesquels dégouline la pluie, la machine s’emballe sans partir au galop, puisqu’il ne sert à rien de courir. Il y a bien ces riffs métalliques, tentant de déchirer l’oppressante nostalgie, mais la poisse claustrophobe les freine. Ils finissent par avorter dans les rets des néons. On les observe se débattre jusqu’à ce que les pores se bouchent. La boucle se perd en nouveaux cycles et de la poussière surgit la touche « repeat ». Cela finit six mille pieds au-dessus de la terre.





.Don’t.look.back.[.dark.mobsoh.brighter].

.Photos.
.1.Madrid.août.2004.
.2.3.Montréal.août.2004.

"Où elle va cette ombre se perdre au loin ?
Sûr qu'un grand nombre n'y verra rien".


J'y pense encore. Des ombres derrière un rideau, des plaintes qui s'élèvent, gutturales, inouïes, sanglots de bottleneck, déséquilibre soudain poussant le corps hors du cadre, soubresauts épileptiques, comme cherchant à chasser des démons virevoltant autour, le besoin d'entamer un nouveau cycle, une circonvolution dispensant également de l'énergie pure et communicatrice allant se perdre dans une élégie désespérée, l'équilibre est fragile, la grosse caisse martèle au rythme des battements du coeur, un sourire triste, une esquisse de complicité, un éclat bleu, avant de se rendre écarlate, une course effreinée, une longue vie et tout à recracher, tout à ressasser, tout à ruminer, tout à digérer, tout à assumer, la chanson s'étire, toutes sonnent comme une fin de concert, une fin de siècle, une apothéose, un bouquet de nerfs final, mais lorsque crissent les violons, on aperçoit des corps qui flottent, le fleuve, au bord, la poussière vole, et un lonesome cowboy arrache avec désinvolture quelques lamentations à son harmonica, les projecteurs, la poursuite, irradient et brûlent comme autant de soleils couchants, paroles prophétiques, un grand incendie, un prénom que l'on garde et qu'on aime, une auréole qui grandit sur les draps trop blancs, et l'impossibilité de ne pas remarquer ces bagues aux doigts, cette main si ferme qui agrippe le micro et que la pluie ne lavera pas, une urgence, au son des mascarades, au gré du ronronnement des machines, détraquées, essouflées, explosions sur un piano affolé, les riffs vibrent, s'accélèrent comme un train à pleine vitesse, un râle déchire les membranes pour, résigné, s'accorder une respiration, l'air de rien, et peut-être rendre l'âme, tout est là, todo esta aqui, la fatalité, le vent qui [em]porte au futur, la lassitude entrelacée, la fatigue, le feulement d'un chat de cimétière, on susurre un chant funèbre, bien que révolutionnaire, comme devant le peloton d'exécution, les yeux et les muscles bandés, des visages défigurés défilent, ceux de Jim Morrison, de Nick Cave, de Jacques Brel, ça vous fait quoi d'être au milieu ? On n'a pas honte de pleurer, pour trois initiales, pour des poètes, l'un maudit, l'autre, russe, à la santé de la mélancolie, parce qu'on n'oublie rien, mais qu'on efface, on colmate avec du ciment sous les plaies. En attendant la suite des carnages, on panse encore.
.



Curieux voyage entrepris un soir, dans un train plongé dans la plus totale obscurité. Silence dans les voitures, envahies par intermittences par les lumières artificielles de l'extérieur. Dans les tunnels, le défilé des ampoules accrochées aux parois, et ces yeux face à vous, étoiles agardes, clignotant au milieu de visages invisibles. Chaque arrêt accorde une bouffée d'air, les portes s'ouvrent, et les ombres semblent s'échapper du tombeau roulant pour se dissoudre dans le rayonnement des quais. Dans l'indifférence.

.Noir.Désir.[En.public].
.Noir.Désir.[En.images].
Juste une brève pour exprimer par écrit mon excitation à l'annonce de deux concerts à ne pas manquer à la rentrée, sur lesquels nous reviendrons peut-être, en espérant qu'il reste des places.



le 17 octobre : Rabih Abou Khalil, à la Cigale.
Maître du oud, ce Libanais d'origine vivant en Allemagne entraîne l'auditeur dans un voyage lointain aux confins du jazz et de la musique orientale. Gageons que les improvisations en live repousseront les limites de l'imaginaire.



le 3 novembre Queen Adreena, au Plan, à Ris Orangis.
Mené par la chaude Katie Jane Garside, ex Daisy Chainsaw, et sa voix qui rappelle une Kate Bush sous yaa baa, ce groupe de rock gras et lascif qui ne se rase pas sous les aisselles risque de faire péter des braguettes.


.crédit.photos.
http://www.muempfer.de
http://www.egigs.co.uk/


Prononcez [Essozexoundraïssiche]. En journée, on passerait aisément sans remarquer le rideau métallique, le regard se portant plus volontiers sur le bar fashion voisin, le Molotov Cocktail, avec ses coussins, ses canapés, sa musique électro lounge et sa noria de couleurs cosy. A la nuit tombée, le SO36 devient le temple de la scène punk rock de Kreuzberg, quartier populaire et branché, à mi-chemin entre Oberkampf et Belleville, où se croisent communauté turque et jeunes bobos.

Le vendredi 12 août dernier, Juliette Lewis & the Licks s'y donnaient en spectacle, à l’occasion d’une tournée promotionnelle de leur premier album, qui devait les faire traverser toute l’Europe, en passant dans divers festivals, notamment celui de Budapest. C’est en compulsant les pages de Zitty, cousin teuton du Time out anglo-saxon, que nous sommes tombés sur cette date. Avisés, nous fûmes, d’acheter notre billet à l’avance, puisque le show affichait complet. Une foule de fans se tassaient sur le trottoir, entre la volée de marches qui mènent à la salle et le coach de tournée, dans l’espoir de trouver un ticket.

A l’intérieur, ce qui frappe d’emblée pour un Français, c’est cette libre circulation de bouteilles de bière en verre, quand chez nous on sert dans des gobelets. Autant d’armes potentielles en cas de rixe. La salle elle-même ne paie pas de mine. Elle s’apparente davantage à la Boule noire qu’à la Cigale, les piliers en moins. Je suis les pas feutrés de l’anguille qui se faufile jusqu’à deux mètres de la scène sur laquelle un groupe local de punk féminin fait péter les décibels. Ouf, pas trop de grands échalas dans notre proche périmètres. A ma droite, un jeune bobo à lunettes dévore la langue de sa copine. Devant, une nuée de lesbiennes, à ma gauche, le staff appuyé contre le mur. La sono enchaîne les titres de NOFX, Bad Religion, SOAD et autres jeunes groupes de la scène rock actuelle, comme Funeral for a friend ou encore Queens of the Stone Age. Soudain, les lumières s’éteignent, la foule se serre, les cris de joie s’élèvent. Et la miss apparaît, flanquée d’une perruque bleue (qu’elle ne tardera pas à ôter) et de ses musiciens.



Nulle présentation nécessaire, tout le monde se souvient de Tueurs nés, de Strange days, ou encore de Kalifornia. Elle fricotait alors avec Brad Pitt. Je n’avais vu qu’un clip d’elle sur MTV2, qui m’avait laissé de marbre, pensant avec a priori qu’il s’agissait là d’une lubie dont les stars raffolent, un Vincent Gallo de plus, voire une Carla Bruni ou une Sandrine Kiberlain version rock. Qu’importe la qualité de la musique, l’idée consistait à voir un concert en terre étrangère, comme j’ai l’habitude de le faire lorsque je visite une ville. Des souvenirs me reviennent à l’esprit : les Stone Roses à Dublin, les Pogues et Suicidal Tendencies à Amsterdam, Moby Dick (groupe de metal local) à Budapest... Tiens, je remarque que les Irlandais, qui ne cessaient d’effectuer des allers-retours entre les rangées de sièges de leur Olympia et le bar, tout en entonnant en chœur les paroles des plus grands tubes du groupe, buvaient dans des gobelets. A chaque lieu, une ambiance particulière, assurément différente de ce que l’on peut connaître en France. Je me dis que ce serait une des premières questions, quoique bien banale, à poser aux artistes qui passent d’une culture à l’autre en quelques jours. Ici, l’accueil se veut plus que chaleureux. Pas de bulldogs vêtus d’un Tshirt Patrol devant la scène. Les bras se tendent vers la miss, qui assume totalement la vulgarité de sa tenue vestimentaire (les tétons dressés ne demandant qu'à percer le tissu), décrite chez Contrechamp. Le lieu commun qui veut que le rock déploie toute son énergie sur scène quand il s’avère souvent fade et aseptisé sur disque se vérifie dès les premières mesures. La batterie, binaire, cogne ; les riffs s’enchaînent, et la chanteuse balance les lyrics de sa voix éraillée mais puissante, tout en ondulant près du public. Au milieu, ça commence à pogoter. Je suis juste à la frontière invisible entre les brutes et ceux qui restent bien campés sur leurs pieds. Le jeune bobo à lunette a lâché la langue de sa copine pour repousser les assauts des fous furieux. Un coup de coude mal placé fait voler ses binocles. Aussitôt, un cercle se forme autour de lui, un périmètre de sécurité dans une houle humaine et déchaînée, juste le temps pour que je ramasse l’objet et le remette à son propriétaire, qui me remercie en souriant, tandis que je le gratifie d’un clin d’œil. L’instant d’après, il range ses lunettes dans sa poche, se fout torse poil, découvrant un réseau de tatouages sur tout le torse et les épaules, et se laisse porter par la marée.

Juliette, elle, s’étonne, entre deux chansons aux refrains efficaces (trop peut-être pour être vraiment crades) que le public connaisse les paroles. « It’s amazing, you’ve been listening to the record ?! » Cette constatation lui donne de l’énergie. La tension ne faiblira pas une seconde durant les quelque 50 minutes qu’aura duré le set. Après un court rappel, elle interprète le titre éponyme de son album, You’re speaking my language, puis termine par une reprise d’Iggy Pop, qui en dit long sur l’esprit qui plane sur sa musique. Elle n’invente pas l’eau chaude, ni ne sauve le rock, mais en a-t-elle l’intention ou la prétention ? Ce qu’elle fait, elle le fait bien, avec plaisir, et surtout, elle parvient à communiquer ce plaisir. C’est déjà bien pour un début. Pour finir, sans crier gare, Juliette se jette dans la mer berlinoise. Un stage diving effectué avec maestria. Les corps convergent vers elle, me propulsant à la rencontre de sa main en sueur que, amusé, je caresse furtivement, tel un Hannibal Lecter effleurant le doigt de Clarice Starling entre les barreaux de sa cage. Elle flotte une petite minute, portée avec souplesse, avant que le courant ne la ramène délicatement sur la scène. Après le concert, les Allemands se mettent à plusieurs pour ramasser les bouteilles vident qui jonchent le sol...



Ce soir-là, au Molotov, quelqu’un a passé le disque de Juliette. Il suffit de traverser la rue pour se payer une pizza à moins de 4 euros, dont la garniture se prépare dans un wok. Un délice qui ne pouvait pas mieux couronner la soirée.
Notes 1 - 10 / 23