.Mia.Kirshner.aka.Mandy.dans.la.saison.4.de.24.






Mandy

Quelques minutes, aussi fulgurantes qu’un coup de feu. Les dernières de l’épisode 14. La saison 3 de 24 ne vaut que pour elles. Alors que les scénaristes nous resservent l’éternel retour, improbable, d’une Nina (qu’il me plaît à penser qu’elle gardera pour toujours le secret de sa véritable identité, comme le laisse supposer la fin de la première saison, lorsqu’elle se fait appeler Yéléna) croisée sur le chemin de Jack Bauer (petit monde que celui de l’espionnage et du terrorisme), ne sachant plus comment exploiter leur relation complexe, ou comment développer les différentes manches de leur interminable duel, le face à face façon Duel au soleil ayant déjà eu lieu (fin de la saison 1), voilà que, dans un éclair de génie, ils se débarrassent du personnage, non pas dans un ultime combat titanesque, ou encore par un triomphal et majestueux suicide (l’art du coup de théâtre) mais en quelques plans, réduits à une exécution. Une simple exécution. Froide, implacable, définitive, sans sentence ni appel. Nina menace Kim, la stupide fille de Jack, dans un réduit du CTU. Arrive Jack, qui immobilise son ennemie d’une balle. Chaque seconde se charge alors d’intensité. Plan suivant : Nina, à terre, vit toujours. Elle respire, on respire. Jack chasse Kim de la pièce pour se retrouver seul avec Nina, ce n’est pas fini. Comme une balle de match qui s’obstine à se prolonger. La caméra s’attarde sur la main ensanglantée de Nina qui glisse vers l’arme tombée à quelques centimètres. Champ, contrechamp, les adversaires se toisent en silence. «You don’t have any more usefull information, do you, Nina ?», affirme Jack, plus qu’il ne demande. «I do.», supplie Nina, plus qu’elle ne répond. Gros plan sur le regard de Jack, qui lance un coup d’œil sur la main de Nina tâtonnant vers le pistolet. «No, you don’t», lance-t-il, comme une sentence, exécutée la demi seconde suivante. Nina, terrassée par trois balles, meurt sur le champ et hors champ. Le dernier coup de feu est filmé de plus loin, le cadre réunissant les deux personnages pour une ultime fois. Les deux derniers plans montrent tour à tour le regard figé de Nina, surprise par la soudaineté de la mort, et celui de Jack, impassible, qui ne l’a pas quittée une seconde des yeux. Terrifiant. La force de cette scène tient autant dans son filmage que dans toute l’histoire de la relation entre les deux protagonistes qu’elle contient. Jack se définit comme un tueur au sang froid, qui aurait tout aussi bien pu servir l’ennemi, tout comme le lui fait remarquer le chef du commando détenant une puce, dans la saison 2, et l’une de ses spécialités consiste à enfreindre les règles, voire à sacrifier des individus, pour parvenir à ses fins. Ici, il s’assure qu’il se retrouve seul avec Nina pour assouvir sa vengeance, et la présence de l’arme à proximité d’elle lui donne une excuse pour plaider la légitime défense. Finalement, il n’achève pas lâchement un adversaire à terre, il porte le coup de grâce d’un affrontement qui aura duré des années, au risque de faire disparaître un témoin clé. Répétition d’un geste déjà accompli à la saison 1, mais Nina comptait alors parmi ses alliés, et l’exécution n’était qu’un simulacre. Presque une répétition. Echec et mat.
Depuis la disparition de ce personnage emblématique, que restait-il des figures féminines de la série ? La femme du président ? Exit ! Kim, la blondasse décervelée ? Exit ! (Contrairement à la série, le cinéma ne lui dit pas merci). C’était sans compter avec cet autre personnage, encore plus mystérieux que celui de Nina, qui ouvre la saison 1 et ferme la saison suivante. Outre la beauté ravageuse de son interprète (Mia Kirshner), Mandy ménage ses apparitions, autant de coups d’éclats à des moments clés du récit. Elle l’amorce au premier épisode de la série en détruisant un avion de ligne, le relance à la toute fin de la saison 2, défigure l’apparent happy end en prenant pour cible le président lui-même, avant de disparaître, le temps d’une saison. Dans le grand turn-over des personnages, on l’aurait presque oubliée. Pas vraiment oubliée, juste un deuil, la résignation de ne plus la voir au générique. Erreur. Et bonheur ! Dans la saison 4, la meilleure à ce jour, tant elle parvient à insérer l’intime à l’action principale, quand celui-ci ne faisait que la retarder dans les saisons précédentes, se perdant dans des digressions improbables et agaçantes, rien ne présupposait son entrée en scène.
Mandy, c’est la petite sœur de Nina. Son héritière, le sex-appeal en plus. Professionnelle jusqu’au bout des lèvres, jamais avare de caresses avant de sortir les griffes, posée et calculatrice, elle analyse les situations et prend les décisions qui la serviront au mieux, toujours poussée par l’instinct de survie qui s’impose dans son métier. Dans la saison 4, tout comme Nina dans les saisons 2 et 3, elle intervient quand tout semble perdu. Fidèle à l’image que notre souvenir gardait d’elle, c’est à la fin d’un coït qu’elle se révèle à l’écran. Fidèle à la mémoire de Nina, c’est en troquant une info capitale contre son immunité qu’elle sauvera sa peau. D’abord un souffle, puis une longue chevelure noire, à peine une silhouette (souvenez-vous des dernières minutes de l’épisode 24, saison 2), enfin ce visage d’ange, paradoxalement annonciateur de danger, sinon de mort, mais dont aucun mâle bien né ne peut se détourner. Femme fatale, femme létale. La peau de son bras nu porte encore la rosée du plaisir lorsqu’elle abat son amant. On maudit l’approche de Jack qui la force à se rhabiller, mais on salue l’urgence de la menace à l’extérieur qui lui fait se contenter d’un simple et fin tissu. Commence une partie de cache-cache qu’on voudrait la voir remporter. Et faire durer. Mais dans 24, on joue contre le temps. Pas de place pour les atermoiements. Alors, chaque apparition de la belle tueuse se déguste, comme si elle pouvait disparaître au plan suivant. C’est que Jack la chasse, et ses proies ne lui échappent que rarement. On assiste, impuissant, à la traque. On voit l’étau se resserrer. Les rets se déploient. La vie de Tony, qu’elle détient en otage, ne vaut plus rien, on se moque de savoir que Michelle l’aime encore (évidence sans subtilité), on ne tremble que pour Mandy. Ne lui fais pas de mal, vieille brute amorale. Tu as besoin d’elle et des informations qu’elle détient, évite la bavure, ne l’accule pas. On se demandait si ces deux machines à tuer se croiseraient un jour, au détour d’une saison. C’est chose faite. Dans un parking. Tension dans les regards, on y lit la mort à l’affût, on y jauge les forces en présence, on identifie la race de son adversaire. Ce n’est pas une surprise de constater que ces deux-là appartiennent à la même, qu’ils se ressemblent, tout comme Nina pouvait constituer un double de Jack au féminin. La même détermination, le même sang froid, la même précision. Il y a ce plan sublime où elle se passe du gloss sur les lèvres, avant d’aller sacrifier ses voisins. Le baiser du tueur, de la femme araignée. On se damnerait pour mourir avec le goût de cette veuve noire sur la langue. Et voilà qu’on apprend que Mia Kirshner, non contente de trouver en Mandy son plus beau rôle à l’écran (bien plus beau que celui de cette jeune romancière naïve et pleurnicharde qui vire sa cuti dans L World), enfilera, au beau milieu d’un casting presque parfait, la robe du Dahlia noir, dans l’adaptation par Brian de Palma du roman éponyme de James Ellroy. Si l’héritier d’Hitchcock sait exploiter le corps de Kirshner, tout comme 24 a su la rendre aussi renversante qu’effrayante, nul doute que la mystérieuse Elizabeth Short n’en finira pas de hanter nos nuits. D’ailleurs, je crois que je vais relire l’œuvre, avec le plaisir de voir ce visage à chaque page.